Une Nouvelle inédite

Je vous présente aujourd’hui une première oeuvre de fiction. Un soupçon de vrai et beaucoup d’imagination…

MIMI

Montréal 1980

Mon ami Dominic travaillait au terminus d’autobus du nord de la ville, celui qui desservait Laval à l’époque.  Il était concierge, autrement dit, son occupation principale était de vadrouiller le plancher pour tenir l’endroit propre. 

Le terminus était un petit édicule qui servait de salle d’attente pour les usagers.  Un beige pâle, la couleur institutionnelle passe-partout, en recouvrait les murs.  Le seul signe de vie était le comptoir à journaux où l’on vendait cigarettes, revues et friandises.

L’éclairage au néon qui créait une ambiance blafarde et les quelques banquettes fixées aux murs faisaient en sorte qu’on ne veuille pas rester trop longtemps à cet endroit, et pourtant une certaine faune y vivait.  Dominic faisait aussi office de travailleur social auprès de ses réguliers, comme il les appelait, certains personnages passant de longues heures sur les lieux à tous les jours.  Dom m’en parlait souvent, puis m’invita un jour à venir rencontrer un de ces personnages : Mimi. 

Mimi était une jeune fille de 14 ans qui passait de longues heures au terminus à regarder passer les gens.  Elle suivait un horaire régulier de visites après l’école.

Photo: Dominic Beaulieu

Elle était toute menue et assez jolie, je me suis demandé en la voyant si elle était attirée par mon ami, mais ça ne semblait pas être le cas, c’était simplement une petite souris qui avait comme habitude de venir grignoter ses quelques minutes de temps libre au terminus.  

Répondant à l’invitation de mon ami Dom de le rencontrer à son travail, je vois Mimi qui arrive elle aussi pour son tour de garde.  Après quelques minutes de conversation elle nous invite à voir sa maison qui est tout proche.  Ça semble lui faire plaisir de nous offrir cette excursion dans son petit monde, notre curiosité l’emporte.

On se retrouve donc à l’extérieur à suivre Mimi qui vit de l’autre côté du boulevard Henri-Bourassa.  Un beau cottage, tout de qu’il y a de plus classique, entouré de grands arbres et de massifs de fleurs : c’est ma maison qu’elle nous dit.  C’est vraiment une belle demeure, style classique avec de belles ornementations et de riches moulures aux fenêtres.  Le pignon du toit surplombe une grande galerie ombragée par laquelle on accède à la porte d’entrée.  En montant les marches le vent se calme, le temps semble ralentir, comme s’il voulait s’accorder à l’âge vénérable de la maison.  Mimi ouvre la porte et entre avec Dom sur les talons, puis j’entre à mon tour.

Une fois passé le portique nos yeux doivent s’habituer à une ambiance plus sombre, la lumière est tamisée en raison des rideaux tirés.  Il me faut quelques secondes pour absorber ce que je vois, ainsi que le silence de l’endroit .  Il y a un grand escalier droit devant, puis un corridor à droite et à gauche une porte ouverte sur le salon.  Le passage et l’escalier sont recouverts d’un tapis foncé, les murs sont de couleur ocre et il y a du papier peint qui recouvre certains murs.  L’ambiance est feutrée.  Mimi est à ma droite, Dom juste derrière elle.  Il n’y a personne d’autre.  Silence, même la rumeur de la ville est diffuse.

Au deuxième coup d’œil ça se révèle : des boîtes, partout des boîtes.  Il y a des caisses de livres sur le sol.   Sur chaque marche de l’escalier une caisse de livres.  En fait, il y a une boîte à la gauche et à la droite sur chaque marche, ne laissant qu’un petit espace au centre de chacune pour y mettre le pied.  Portant le regard à ma droite, je découvre que le corridor aussi est garni de boîtes sur toute sa longueur, des piles de deux à trois caisses.

Surpris, je regarde Mimi qui est sans expression, Dom lui est tout sourire, il partage mon étonnement avec complicité.  Mimi dit avec un soupir : c’est à mon père

Toujours immobile dans l’entrée, je tente un pas à gauche vers le salon et j’étire mon corps en prenant appui sur le cadre de la porte; encore des caisses et des piles de livres partout.   L’ensemble forme un labyrinthe qui va du salon vers la salle à diner tout au fond.  Il y a des bouquins sur le sofa, sur la table de centre, sur le manteau de cheminée, partout.  Chaque espace est occupé, on dirait un entrepôt, ordonné mais surchargé.  Je regarde Mimi en disant : c’est complètement fou !   

Mon ami et moi on se regarde aussi étonnés l’un que l’autre alors que Mimi, qui semble habituée à ce genre de réaction, nous regarde l’air de dire: vous voyez maintenant le monde dans lequel je vis…  Un déclic se fait alors dans mon esprit: voilà pourquoi Mimi recherche l’action du terminus, elle qui vit à l’ombre des livres, dans l’univers immobile des mots. 

D’un subtil mouvement de tête elle nous invite à la suivre, avançant lentement par le corridor qui longe l’escalier vers la droite, Dom et moi naviguons à travers les caisses et les livres de ce sombre passage en suivant Mimi.

Après quelques pas, une nouvelle porte et un peu de lumière du jour se profile par la dentelle recouvrant une fenêtre.  C’est la cuisine.  Mimi passe la première.  Et d’un clic, elle  allume le plafonnier.  Et là paf!  

C’est un autre monde : tout est blanc, immaculé de blanc.  Une table en stratifié blanc avec ses chaises chromées typiques des années 50.  Les armoires peintes en blanc, un comptoir blanc au rebord chromé lui aussi, un plancher de linoléum en damier noir et blanc. 

Et surtout, absolument rien ne traîne sur le plancher ou sur les comptoirs.  Nickel.  Aucun livre, pas de boîtes, tout est impeccable et rangé.  Mimi nous regarde avec un sourire entendu et dit: c’est la pièce de ma mère…

4 réflexions sur « Une Nouvelle inédite »

    1. Merci, ça fait plaisir de lire un commentaire de quelqu’un que je trouve assez bien côté plume. (ou plumeau, en anglais Duster, pour le jeu de mots motorisé…)

      Salut Dom

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